Pietro Milli
Rédacteur
Traducteur littéraire
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Compte rendu

Robert Neuburger

Écrire sa mère


Le livre de Robert Neuburger a pour ambition de souligner que certains écrivains ont réussi, grâce à l'écriture, à surmonter un traumatisme lié à leur figure maternelle. Si le sujet est passionnant, l'angle sous lequel il est abordé peut laisser le lecteur dubitatif, voire l’induire en erreur. L’ouvrage repose en effet sur une distinction issue de la psychologie populaire qui apparaît, à bien des égards, fallacieuse : celle des « trop aimés » et des « mal aimés ».

Cette opposition permet au lecteur de s'identifier dans l'une ou l’autre de ces catégories, mais à quel prix ? À lire ces pages, on pourrait croire que l’amour maternel relève essentiellement d’une question de quantité : trop ou pas assez. L’enjeu consisterait alors, en définitive, à recevoir dans son existence la juste dose d’amour maternel. Pourtant, l'auteur lui-même avoue à demi-mot que le trop d'amour est aussi un manque d'amour (p. 20), si bien que les « trop aimés » finissent par devenir des « pas assez aimés ».

Par ailleurs, les deux catégories employées par Neuburger fonctionnent comme des étiquettes, forcément réductrices, permettant de répartir les écrivains en deux groupes : d'une part Annie Ernaux, Amélie Nothomb, Delphine de Vigan, Grégoire Delacourt (les mal aimés) ; d'autre part Romain Gary, Éric-Emmanuel Schmitt, Roland Barthes, Jean-Paul Sartre (les trop aimés).

Or, une autre distinction aurait sans doute permis de mieux rendre compte des dynamiques psychiques à l’œuvre chez ces écrivains. Il aurait été pertinent de rappeler qu’il existe, d’une part, des mères ayant entretenu avec leur enfant une relation de type incestuel – notion développée notamment par Paul-Claude Racamier dans L’Inceste et l’incestuel, ouvrage de référence sur cette question – et, d’autre part, des mères absentes, voire dépressives ou avec des comportements pathologiques. Les écrivains évoqués auraient alors pu être appréhendés non comme des « trop aimés » ou des « mal aimés », mais comme des sujets ayant été confrontés à différentes formes de souffrance et parfois de maltraitance psychologique.

Mais pourquoi l'auteur a-t-il choisi des écrivains et écrivaines issus d'horizons aussi différents ? Nulle trace dans le livre des choix qui ont guidé Neuburger, si ce n'est, au tout début, l'évocation d'un colloque portant sur le thème « Lire, écrire, guérir ». En l’absence d’une justification plus précise, le rapprochement entre des figures aussi éloignées que les auteurs de L’Être et le Néant et de La Métaphysique des tubes peut paraître arbitraire. De plus, la relation mère/fils ne saurait être considérée comme strictement équivalente à la relation mère/fille. Pour gagner en profondeur, l’analyse aurait sans doute bénéficié d’un corpus plus restreint, consacré à quelques trajectoires singulières.

Néanmoins, Neuburger met justement en lumière une dynamique qui dépasse la seule question du genre de l’écrivain : amour maternel, chute mythique, sidération traumatique, puis tentative de réparation par l’écriture. Il écrit à ce sujet : « L'écriture est devenue leur mère consolatrice. Écrire, pour eux, pour elles, c'est s'embrasser, se raconter des histoires comme si c'était la mère qui les racontait. L'écriture est un substitut du manque de mère. Elle est leur confidente, l'interlocutrice qui sait écouter, consoler. Elle prend la place d'une mère qui n'a pas entendu, qui n'a pas voulu ou pu entendre. Elle est la mère qu'ils n'ont pas eue, une mère rêvée » (p. 60).

Cependant, dès lors que sont mis en regard des genres littéraires différents, les généralisations et les approximations réapparaissent. Neuburger affirme ainsi : « en quoi le roman diffère-t-il du journal intime ? Ce dernier est accroché au réel, au vécu. Le roman, lui, est une ouverture vers le rêve, l'imaginaire, le fantasme, l'intemporel » (p. 88). Une telle opposition paraît pourtant difficilement tenable au regard de la complexité des formes littéraires : le journal intime peut contenir une part de fantasme, tandis que le roman entretient parfois un rapport profond avec l’expérience réelle.

Dans ces conditions, il est difficile de considérer que l’ouvrage fasse véritablement progresser la réflexion sur ce thème, d’autant que la lecture est parfois alourdie par des généralités et par une écriture scrupuleusement inclusive (« J'appelle écrivains et écrivaines celles et ceux qui se font exister en écrivant, celles et ceux pour qui l'écriture est une exigence », p. 62). On ne peut donc qu’espérer que cette problématique essentielle sera un jour abordée selon une perspective plus fine, attentive à la singularité des trajectoires individuelles et prenant également en considération les écrivains abandonnés par leur mère, à l’instar de Jean Genet.

Robert Neuburger, Écrire sa mère, Paris, Payot & Rivages, 2024.