Pietro Milli
Rédacteur
Traducteur littéraire
Accompagnement d'artistes-auteurs

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Compte rendu

Anne Brun

Aux origines du processus créateur


Rédigé à partir d'extraits de textes publiés entre 1999 et 2017, ainsi que de textes inédits, cet ouvrage aborde les processus créateurs dans une perspective psychanalytique, en explorant trois axes principaux : l'hallucination, l'archaïque et la sensori-motricité. Malgré une articulation quelque peu décousue et quelques redites, dues à la nature même de l’ouvrage, le livre d'Anne Brun est une lecture passionnante.

Dans l'introduction, l'auteure souligne avec justesse les limites de la démarche psychanalytique, en rappelant des propos de Freud trop souvent oubliés : l'inventeur de la psychanalyse écrivait en effet que le don artistique « reste une énigme », et que « c'est sur la beauté que la psychanalyse a le moins à nous dire ». Mais l'approche freudienne elle-même est remise en question, dans la mesure où le concept de désexualisation, selon Brun, ne rend compte ni « d'une grande partie de l'art contemporain, au plus près des processus primaires », ni « du rôle primordial joué par la forme dans l'œuvre d'art » (p. 12). L'auteure met également en garde contre les dangers de la psychanalyse appliquée, lorsqu'elle se limite à plaquer des grilles d'analyse toutes faites sur des œuvres, à seule fin de justifier les thèses psychanalytiques elles-mêmes. Pour Brun, « il s'agit plutôt de renverser la perspective, de mettre la psychanalyse à l'épreuve de l'œuvre », en tentant de « saisir la dynamique des processus d'émergence et de mise en œuvre des représentations » (p. 20-21). Elle esquisse ainsi le projet d'une métapsychologie des processus de création, où « tout se passe comme si l'œuvre créait paradoxalement son créateur, et permettait à l'auteur de se produire lui-même » (p. 23).

Ces recommandations méthodologiques très judicieuses sont suivies par un résumé clair des grandes approches du processus créateur (p. 25-51). Sublimation et narcissisme (Freud), réparation (Klein), symbolisation et objet transitionnel (Winnicott), projection du corps réel et imaginaire (Anzieu), das Ding (Lacan), néocréation répétée (Laplanche), sublimation de mort (Green), perversion (Chasseguet-Smirgel), bisexualité (Mijolla-Mellor), désir/besoin de créer et contrainte à créer (Roussilon) : cette traversée théorique permet à la fois de poser des repères essentiels dans l'approche psychanalytique de la création et de nuancer les positions freudiennes.

Sur ces bases, l'ouvrage propose deux excursus consacrés au corps. Brun se penche d'abord sur l'œuvre hallucinogène de l'écrivain et poète belge Henri Michaux (1899-1984), en soulignant les sources sensorielles de son processus créateur, en lien avec des éprouvés archaïques. Par la figure du transsexuel chez Almodóvar, évoquée à partir de trois films (Tout sur ma mère, 1999 ; La mauvaise éducation, 2004 ; La piel que habito, 2011), l'auteure aborde ensuite la notion d'étrangeté du « corps extrême », en rapport avec l'Unheimlich freudienne : « L'inquiétante étrangeté », écrit Brun, « devient dès lors celle de l'autoengendrement du sujet contemporain qui se veut autosuffisant et qui éradique l'altérité : dans le cinéma d'Almodóvar, ainsi se présente l'œuvre des hommes qui éliminent l'étrangeté du féminin pour le soumettre à leurs désirs et s'en passer dans la procréation » (p. 91).

La deuxième partie de l'ouvrage met la création artistique en regard de la clinique psychanalytique, abordée notamment sous l'angle des médiations thérapeutiques par medium sensoriel, dans le cas des psychoses et des autismes. Brun y montre que le processus créateur peut se présenter comme un « avenir des origines », lorsqu'il permet « de faire advenir des expériences sensoreilles, perceptives, affectivo-motrices, sous la forme de sensations hallucinées, puis de les mettre en forme dans l'œuvre ou/et la production en médiation artistique » (p. 150).

La troisième et dernière partie est tout entière consacrée au genre autobiographique, étudié à partir de Michel Leiris (1901-1990), Thomas Bernhard (1931-1989), Antonin Artaud (1896-1948) et Hervé Guibert (1955-1991). Selon les auteurs et les contextes, l'écriture de soi est interprétée tour à tour comme tentative de contrôle, quête d'unité face à la discontinuité du quotidien, fantasme d'autoengendrement, retour à l'irreprésentable scène primitive, momification de soi, processus de guérison d'expériences traumatiques archaïques, création d'un corps textuel de suppléance, ou mise à mort de l'imago maternelle dévorante. Chez Guibert, par exemple, le virus du sida renvoie à la figure d'une mère mortifère, qui devient dans le même temps source de création littéraire. Le lecteur y joue un rôle primordial, puisqu'il représente « en quelque sorte le porte-affect, le philtre des émotions, et le garant du sens perdu, à retrouver » (p. 209).

On regrettera l'absence d'une conclusion développée, qui aurait permis de dresser un véritable bilan de ces parcours. Il n'en demeure pas moins que la singularité de l'approche et la pertinence des analyses font de cet ouvrage, bien documenté, une référence pour quiconque s'intéresse aux processus créateurs.

Anne Brun, Aux origines du processus créateur, Toulouse, Érès, 2018.