Explorer les dynamiques de la sublimation, conçue comme un art du détour permettant de retarder le passage à l'acte : tel est le propos de ce livre, qui s'inscrit dans une perspective psychanalytique freudienne. Articulé en deux parties – « Origines et enjeux » et « Sublimations en situations singulières » –, l'ouvrage repose sur la distinction, empruntée à Jean-Louis Baldacci (lui aussi psychanalyste formateur à la Société psychanalytique de Paris), entre sublimation ordinaire et sublimation d'exception.
La sublimation d'exception vise la création d'une œuvre, indépendamment de sa valeur esthétique, et suppose le plus souvent une forme de solitude. La sublimation ordinaire relève, quant à elle, d'une pratique davantage ludique et quotidienne, susceptible de favoriser la sociabilité et l'échange avec autrui. Il s'agit, par exemple, d'une conversation entre amis.
Avec acuité et finesse, Danon-Boileau convoque des figures majeures de la psychanalyse (Freud, Winnicott, de M'Uzan...), tout en faisant dialoguer leurs concepts avec des références littéraires particulièrement bien choisies : La Tempête de Shakespeare, où la sublimation se transmue en transmission ; des vers de Heine sur le lien entre création et maladie (« C'est bien la maladie qui fut l'ultime fond / De toute poussée créatrice / En créant, je pouvais guérir / En créant je retrouvai la santé ») ; À la recherche du temps perdu de Proust, qui fait dire à son narrateur que « les grands littérateurs n'ont jamais fait qu'une seule œuvre ou plutôt réfracté à travers des milieux divers une même beauté qu'ils apportent au monde » ; ou encore Les Tristes d'Ovide, dont les premiers vers sont interprétés comme un renoncement à la captation de l'objet maternel primaire.
Sur le plan conceptuel, l'auteur propose des analyses stimulantes autour de la notion de « public interne », c'est-à-dire le « destinataire psychique de la production sublimatoire ». Il explore également les liens complexes entre toute-puissance, culpabilité, clivage, dépersonnalisation et castration symbolique. S'appuyant sur son expérience clinique, il évoque notamment le cas des artistes menant une double vie professionnelle, chez lesquels peut s'installer une forme de clivage : « Dans sa vie créative d'exception, le sujet est tout-puissant. Dans sa vie quotidienne et pour ce qui a trait à la sublimation ordinaire, il est impuissant. »
Ces pages, riches de pistes de réflexion (notamment sur les thèmes de l'exil, de la féminité et du trauma), apportent des éléments de réponse à des questions essentielles sur les ressorts psychiques de l'activité créatrice. Un essai dense, vivifiant, qui invite autant à la lecture qu'à la relecture.
Laurent Danon-Boileau, L'Art de la sublimation, Paris, Odile Jacob, 2025.